À Bangui, on ne compte plus les jours sans essence, sans réseau téléphonique ou sans électricité comme des exceptions : ils font partie de l’ordinaire. Face à chaque pénurie, une économie parallèle de la débrouille se met en place en quelques heures à peine — revendeurs de carburant au bord des routes, chargeurs de batteries improvisés, transporteurs qui réinventent leurs itinéraires. Cette capacité d’adaptation est souvent célébrée, à raison, comme une preuve de résilience populaire. Mais il est temps de cesser d’en faire une vertu qui dispenserait les pouvoirs publics de leurs responsabilités.
Le système D n’est pas un choix : c’est un pis-aller, coûteux et risqué, auquel une population est contrainte de recourir faute de services publics fiables. Un litre d’essence acheté au bord d’une route coûte souvent près de deux fois le prix réglementé, et sa qualité, parfois altérée, use prématurément les véhicules et les moteurs dont dépendent des milliers de familles pour vivre. Cette débrouillardise a un coût économique et humain qui reste largement invisible dans les statistiques officielles.
Célébrer sans cesse l’ingéniosité centrafricaine face à l’adversité, sans jamais interroger les causes structurelles de cette adversité, revient à normaliser l’absence de l’État dans des secteurs aussi vitaux que l’énergie, les télécommunications ou la sécurité routière. Le vrai progrès ne se mesurera pas à la capacité des citoyens à contourner les pénuries, mais au jour où ces contournements deviendront inutiles. En attendant, chaque bidon d’essence vendu à la sauvette, chaque trajet rallongé pour éviter une zone dangereuse, chaque nuit sans réseau, rappelle qu’une nation ne peut indéfiniment se reposer sur la débrouille de ses habitants pour compenser les manques de ses institutions.
Cette dynamique n’est pas propre à la Centrafrique : partout où les services publics vacillent, l’informel prend le relais. Mais l’accumulation, dans un même pays et sur une même génération, de pénuries de carburant, d’interruptions de réseau et de zones où la sécurité des déplacements n’est plus garantie, finit par transformer une qualité individuelle, la débrouillardise, en fardeau collectif. Reconnaître cette différence, c’est le préalable à toute politique publique qui viserait vraiment à en finir avec elle plutôt qu’à s’en accommoder.
Cette tribune n’engage que son autrice ou son auteur, non identifié à ce stade. Elle pourra être enrichie par le rédacteur de témoignages réels recueillis sur le terrain.
