Il suffit de traverser n’importe quel quartier de Bangui en fin d’après-midi pour comprendre à quel point le football irrigue le quotidien centrafricain. Sur des terrains vagues, entre les flaques et les tas de sable, des dizaines de gamins tapent dans un ballon souvent rafistolé, rêvant des Fauves et des grands championnats européens qu’ils suivent, tant bien que mal, sur des écrans de fortune. Cette passion populaire, intacte malgré les années de crise, mérite mieux qu’un simple satisfecit régulièrement resservi à chaque grand tournoi.
Le lancement de la Super Ligue, cette saison, a eu le mérite de tirer le championnat national vers le haut sur le papier : douze clubs, une formule plus structurée, des ambitions de semi-professionnalisation. Mais il ne faudrait pas se payer de mots. Une réforme de format ne suffit pas à combler des décennies de sous-investissement dans les infrastructures sportives de base, ces terrains de quartier et ces stades de province où se fabriquent, en réalité, les premiers gestes techniques des futurs sélectionnables. Tant que les clubs de l’intérieur du pays devront composer avec des pelouses impraticables, des vestiaires inexistants et des budgets de misère, la Super Ligue restera une belle vitrine posée sur des fondations fragiles.
Il y a quelque chose d’à la fois admirable et frustrant dans la manière dont le football centrafricain continue de produire des talents malgré tout, sans mérite particulier des institutions censées les accompagner. Chaque génération de Fauves capable de tenir tête à des sélections mieux loties rappelle ce que ce pays pourrait accomplir avec un minimum de continuité dans l’investissement sportif. Ce n’est pas une question de moyens colossaux : un terrain stabilisé et éclairé dans chaque grand quartier de Bangui, une poignée d’éducateurs formés et rémunérés correctement, des compétitions jeunes organisées avec régularité suffiraient déjà à changer la donne sur une décennie.
Le football ne réglera pas, à lui seul, les difficultés structurelles de la Centrafrique. Mais dans un pays qui a cruellement besoin d’espaces de cohésion et de fierté partagée, il serait dommage de continuer à traiter ce sport comme un supplément d’âme plutôt que comme un investissement de long terme. Les enfants qui jouent aujourd’hui sur les terrains vagues de Bangui ne demandent pas de miracle : ils demandent qu’on prenne enfin leur passion au sérieux.
