À Linga, des notables l’ont dit tout haut, comme le rapportait Radio Ndeke Luka le 7 août : trop de familles centrafricaines dépensent davantage pour enterrer leurs proches que pour les soigner de leur vivant. Le constat n’a rien d’anecdotique. Il touche à une contradiction que beaucoup, en Centrafrique, connaissent sans oser la nommer : la mort coûte plus cher, et suscite plus de mobilisation collective, que la maladie.
Des funérailles peuvent engloutir l’équivalent de mois de revenus d’un ménage modeste : cercueil, tissus de deuil, repas pour des dizaines voire des centaines de personnes, transport, sonorisation. Pendant ce temps, le même malade qui aurait eu besoin d’une consultation, d’un traitement ou d’une évacuation vers un centre de santé mieux équipé, attend, faute de moyens rassemblés à temps. On trouve, dans l’urgence du deuil, des sommes qu’on ne trouvait pas dans l’urgence de la maladie.
Il serait injuste d’y voir seulement de l’insouciance ou un mauvais calcul des priorités. Ce déséquilibre est aussi social : la funéraille est un moment collectif, où la communauté entière se mobilise, où l’honneur d’une famille se joue au regard du voisinage. La maladie, elle, reste souvent une affaire privée, vécue dans la discrétion, parfois dans la honte, loin des solidarités qui s’activent pourtant si vite lorsqu’il s’agit d’inhumer.
Mais cette hiérarchie mérite d’être interrogée, précisément parce qu’elle a un coût humain. Chaque franc mobilisé après un décès est un franc qui, mobilisé un peu plus tôt, aurait peut-être permis d’éviter ce même décès. Les notables de Linga ont raison de le rappeler : soutenir un proche malade devrait mobiliser au moins autant d’énergie collective que l’organisation de ses funérailles. Ce n’est pas moins de respect pour les morts qu’il faudrait, mais davantage d’attention pour les vivants, tant qu’il en est encore temps.
Ce n’est pas non plus une affaire de tradition figée, contrairement à ce que l’on entend parfois. Les pratiques funéraires évoluent, comme évoluent les solidarités familiales et villageoises. Rien n’empêcherait une communauté de décider, collectivement, de plafonner ses dépenses de deuil pour réorienter une part de cet argent vers une caisse de solidarité santé, activable dès qu’un proche tombe malade. Ce serait moins spectaculaire qu’un enterrement grandiose. Ce serait, sans doute, bien plus utile.
